LE GATEAU

par Baudelaire


Le Gâteau
Je voyageais. Le paysage au milieu duquel j'étais placé était d'une grandeur et
d'une noblesse irrésistibles. Il en passa sans doute en ce moment quelque chose dans mon
âme. Mes pensées voltigeaient avec une légèreté égale à celle de l'atmosphère; les
passions vulgaires, telles que la haine et l'amour profane, m'apparaissaient maintenant
aussi éloignées que les nuées qui défilaient au fond des abîmes sous mes pieds; mon
âme me semblait aussi vaste et aussi pure que la coupole du ciel dont j'étais
enveloppé; le souvenir des choses terrestres n'arrivait à mon coeur qu'affaibli et
diminué, comme le son de la clochette des bestiaux imperceptibles qui paissaient loin,
bien loin, sur le versant d'une autre montagne. Sur le petit lac immobile, noir de son
immense profondeur, passait quelquefois l'ombre d'un nuage, comme le reflet du manteau
d'un géant aérien volant à travers le ciel. Et je me souviens que cette sensation
solennelle et rare, causée par un grand mouvement parfaitement silencieux, me remplissait
d'une joie mêlée de peur. Bref, je me sentais, grâce à l'enthousiasmante beauté dont
j'étais environné, en parfaite paix avec moi-même et avec l'univers; je crois même
que, dans ma parfaite béatitude et dans mon total oubli de tout le mal terrestre, j'en
étais venu à ne plus trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l'homme est
né bon; - quand la matière incurable renouvelant ses exigences, je songeai à réparer
la fatigue et à soulager l'appétit causés par une si longue ascension. Je tirai de ma
poche un gros morceau de pain, une tasse de cuir et un flacon d'un certain élixir que les
pharmaciens vendaient dans ce temps-là aux touristes pour le mêler dans l'occasion avec
de l'eau de neige.
Je découpais tranquillement mon pain, quand un bruit très léger me fit lever les
yeux. Devant moi se tenait un petit être déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux
creux, farouches et comme suppliants, dévoraient le morceau de pain. Et je l'entendis
soupirer, d'une voix basse et rauque, le mot: gâteau! Je ne pus m'empêcher de
rire en entendant l'appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc, et
j'en coupai pour lui une belle tranche que je lui offris. Lentement il se rapprocha, ne
quittant pas des yeux l'objet de sa convoitise; puis, happant le morceau avec sa main, se
recula vivement, comme s'il eût craint que mon offre ne fût pas sincère ou que je m'en
repentisse déjà.
Mais au même instant il fut culbuté par un autre petit sauvage, sorti je ne sais
d'où, et si parfaitement semblable au premier qu'on aurait pu le prendre pour son frère
jumeau. Ensemble ils roulèrent sur le sol, se disputant la précieuse proie, aucun n'en
voulant sans doute sacrifier la moitié pour son frère. Le premier, exaspéré, empoigna
le second par les cheveux; celui-ci lui saisit l'oreille avec les dents, et en cracha un
petit morceau sanglant avec un superbe juron patois. Le légitime propriétaire du gâteau
essaya d'enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l'usurpateur; à son tour celui-ci
appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d'une main, pendant que de l'autre
il tâchait de glisser dans sa poche le prix du combat. Mais, ravivé par le désespoir,
le vaincu se redressa et fit rouler le vainqueur par terre d'un coup de tête dans
l'estomac. A quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps que
leurs forces enfantines ne semblaient le promettre? Le gâteau voyageait de main en main
et changeait de poche à chaque instant; mais, hélas! il changeait aussi de volume; et
lorsque enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s'arrêtèrent par impossibilité de
continuer, il n'y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le morceau de pain
avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains de sable auxquels
il était mêlé.
Ce spectacle m'avait embrumé le paysage, et la joie calme où s'ébaudissait mon âme
avant d'avoir vu ces petits hommes avait totalement disparu; j'en restai triste assez
longtemps, me répétant sans cesse: 'Il y a donc un pays superbe où le pain
s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre
parfaitement fratricide!'



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