L'INVITATION AU VOYAGE (PROSE)

par Baudelaire


L'Invitation au voyage
Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une
vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait
appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse
fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré
de ses savantes et délicates végétations.
Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête; où le luxe a
plaisir à se mirer dans l'ordre; où la vie est grasse et douce à respirer; d'où le
désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus; où le bonheur est marié au silence;
où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois; où tout vous
ressemble, mon cher ange.
Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides misères,
cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité? Il est une contrée
qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a
bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur
est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller
mourir!
Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini
des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à la valse; quel est celui qui
composera l'Invitation au voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la
soeur d'élection?
Oui, c'est dans cette atmosphère qu'il ferait bon vivre, - là-bas, où les heures
plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une
plus profonde et plus significative solennité.
Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d'une richesse sombre, vivent
discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui
les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le
salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le
plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés
de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les
étoffes, l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et
mystérieuse; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis
des étoffes s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme
l'âme de l'appartement.
Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une
belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide
orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée! Les trésors du monde y affluent, comme dans
la maison d'un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier,
supérieur aux autres, comme l'Art l'est à la Nature, où celle-ci est réformée par le
rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.
Qu'ils cherchent, qu'ils cherchent encore, qu'ils reculent sans cesse les limites de
leur bonheur, ces alchimistes de l'horticulture! Qu'ils proposent des prix de soixante et
de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes! Moi, j'ai trouvé ma tulipe
noire et mon dahlia bleu!
Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c'est là, n'est-ce pas,
dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu'il faudrait aller vivre et fleurir? Ne
serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parier
comme les mystiques, dans ta propre correspondance?
Des rêves! toujours des rêves! et plus l'âme est ambitieuse et délicate, plus les
rêves l'éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel,
incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien
comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par l'action réussie et
décidée? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon
esprit, ce tableau qui te ressemble?
Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses,
c'est toi. C'est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes
navires qu'ils charrient, tout chargés de richesses, et d'où montent les chants
monotones de la manoeuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein.
Tu les conduis doucement vers la mer qui est l'infini, tout en réfléchissant les
profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme; - et quand, fatigués par la
houle et gorgés des produits de l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes
pensées enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.



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