Epigraph: Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le
désespoir par l'espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le
scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l'orgueil par la
modestie. sont dédiés, une fois pour toutes les autres, les prosaïques morceaux que
j'écrirai dans la suite des âges, et dont le premier commence à voir le jour d'hui,
typographiquement parlant.
1 Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.
2 Les premiers principes doivent être hors de discussion.
3 J'accepte Euripide et Sophocle; mais je n'accepte pas Eschyle.
4 Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais
goût envers le créateur.
5 Repoussez l'incrédulité: vous me ferez plaisir.
6 Il n'existe pas deux genres de poésies; il n'en est qu'une.
7 Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par laquelle le
premier s'intitule malade, et accepte le second comme garde-malade. C'est le poète qui
console l'humanité! Les roles sont intervertis arbitrairement.
8 Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.
9 Je ne laisserai pas des Mémoires.
10 La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un fleuve
majestueux et fertile.
11 Ce n'est qu'en admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la faire passer
moralement. O Nuits d'Young! vous m'avez causé beaucoup de migraines!
12 On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, néant de
la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont
infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture.
Passer des mots aux idées, il n'y a qu'un pas.
13 Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans
l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations
servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est
inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux
qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées,
les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation
des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies,
les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence,
le splëen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur
préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par
lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de
sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que
les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les
odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpetuité, la raison impunément
sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes,
les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère,
noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et
femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les
âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs,les ordures, ce qui ne
réflêchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres
parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la
pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les
hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages
imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiômes sacrés, la vermine et ses
chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de
Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphêmes, les asphyxies,
les étouffements, les rages, - devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il
est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.
14 Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris dans le
piège de ténèbres construit avec un art grossier par l'égoïsme et l'amour-propre.
15 Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est
le nec plus ultrà de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la
santé suprême et l'équilibre de toutes les facultés. Villemain est trente-quatre fois
plus intelligent qu'Eugène Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du Dictionnaire de
l'Académie verra la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les
romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu'il décrit les
passions pour elles-mêmes: la conclusion morale est absente. Décrire les passions n'est
rien; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère. Nous n'y
tenons pas. Les décrire, pour les soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est
autre chose. Celui qui s'abstiendra de faire la première chose, tout en restant capable
d'admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, surpasse, de
toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui fait la première.
16 Par cela seul qu'un professeur de seconde se dit: 'Quand on me donnerait tous
les trésors de l'univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de
Balzac et d'Alexandre Dumas,' par cela seul, il est plus intelligent qu'Alexandre
Dumas et Balzac. Par cela seul qu'un élève de troisième s'est pénétré qu'il ne faut
pas chanter les difformités physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus
fort, plus capable, plus intelligent que Victor Hugo, s'il n'avait fait que des romans,
des drames et des lettres.
17 Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de distribution
des prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c'est que la morale. Elle ne transige
pas. S'il le faisait, il devrait auparavant biffer d'un trait de plume tout ce qu'il a
écrit jusqu'ici, en commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d'hommes
compétents: je soutiens qu'un bon élève de seconde est plus fort que lui dans n'importe
quoi, [même dans la] même dans la sale question des courtisanes.
18 Les chefs-d'oeuvre de la langue française sont les discours de distribution pour
les lycées, et les discours académiques. En effet, l'instruction de la jeunesse est
peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des
ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages
eux-mêmes. - Naturellement!
19 Les meilleurs auteurs de romans et de drames dénatureraient à la longue la fameuse
idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du juste, ne retenaient les
générations jeunes et vieilles dans la voie de l'honnêteté et du travail.
20 En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté
indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l'humanité pleurarde. Oui: je
veux proclamer le beau sur une lyre d'or, défalcation faite des tristesses goîtreuses et
des fiertés stupides qui décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce
siècle. C'est avec les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n'ont
pas leur motif d'être. Le jugement, une fois entré dans l'efflorescence de son énergie,
impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d'une
pitié mal placée, comme un procureur général, fatidiquement, les condamne. Il faut
veiller sans relache sur les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je
méprise et j'exècre l'orgueil, et les voluptés infâmes d'une ironie, faite éteignoir,
qui déplace la justesse de la pensée.
21 Quelques caractères, excessivement intelligents, il n'y a pas lieu que vous
l'infirmiez par des palinodies d'un goût douteux, se sont jetés, à tête perdue, dans
les bras du mal. C'est l'absinthe, savoureuse, je ne le crois pas, mais, nuisible, qui tua
moralement l'auteur de Rolla. Malheur à ceux qui sont gourmands! A peine est-il entré
dans l'âge mûr, l'aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de
Missolonghi, après n'avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui couvent l'opium des
mornes anéantissements.
22 Quoique plus grand que les génies ordinaires, s'il s'était trouvé de son temps un
autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d'une intelligence exceptionnelle, et
capable de se présenter comme son rival, il aurait avoué, le premier, l'inutilité de
ses efforts pour produire des malédictions disparates; et que, le bien exclusif est,
seul, déclaré digne, de par la voix de tous les mondes, de s'approprier notre estime. Le
fait fut qu'il n'y eut personne pour le combattre avec avantage. Voilà ce qu'aucun n'a
dit. Chose étrange! même en feuilletant les recueils et les livres de son époque, aucun
critique n'a songé à mettre en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n'est
que celui qui le surpassera qui peut l'avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur et
d'inquiétude, plutôt que d'admiration réfléchie, devant des ouvrages écrits d'une
main perfide, mais qui révélaient, cependant, les manifestations imposantes d'une âme
qui n'appartient pas au vulgaire des hommes, et qui se trouvait à son aise dans les
conséquences dernières d'un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les
coeurs non-solitaires: le bien, le mal. Il n'est pas donné à quiconque d'aborder les
extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C'est ce qui explique pourquoi, tout en
louant, sans arrière-pensée, l'intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque
instant la preuve, lui, un des quatre ou cinq phares de l'humanité, l'on fait, en
silence, ses nombreuses réserves sur les applications et l'emploi injustifiables qu'il en
a faits sciemment. Il n'aurait pas dû parcourir les domaines sataniques.
23 La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon Ier, des Papavoine, des Byron, des
Victor Noir et des Charlotte Corday sera contenue à distance de mon regard sévère. Ces
grands criminels, à des titres si divers, je les écarte d'un geste. Qui croit-on tromper
ici, je le demande avec une lenteur qui s'interpose? O dadas de bagne! Bulles de savon!
Pantins en baudruche! Ficelles usées! Qu'ils s'approchent, les Konrad, les Manfred, les
Lara, les marins qui ressemble au Corsaire, les Méphistophélès, les Werther, les Don
Juan, les Faust, les Iago, les Rodin, les Caligula, les Caïn, les Iridion, les mégères
à l'instar de Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle,
qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de l'Hindoustan, le
serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, considérées comme anormales, de
l'antique Egypte, les sorciers et les puissances démoniaques du moyen âge, les
Prométhée, les Titans de la mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis
par l'imagination primitive des peuples barbares, - toute la série bruyante des diables
en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la cravache de l'indignation et de
la concentration qui soupèse, et j'attends ces monstres de pied ferme, comme leur
dompteur prévu.
24 Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, sombre
mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes
crétinisantes, d'où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques, qui
descendent au lieu de monter. Exercice scabreux; gymnastique spécieuse. Passez donc,
grotesque muscade. S'il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs à la
douzaine, de rébus défendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier
coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas pathologique d'un égoïsme
formidable. Automates fantastiques: indiquez-vous du doigt, l'un à l'autre, mes enfants,
l'épithète qui les remet à leur place.
25 S'ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, malgré
leur intelligence avérée, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des planètes qu'ils
habiteraient la honte. Figurez-vous-les, un instant, réunis en société avec des
substances qui seraient leurs semblables. C'est une succession non interrompue de combats,
dont ne rêveront pas les boule-dogues, interdits en France, les requins et les
macrocéphales-cachelots. Ce sont des torrents de sang, dans ces régions chaotiques
pleines d'hydres et de minotaures, et d'où la colombe, effarrée sans retour, s'enfuit à
tire-d'aile. C'est un entassement de bêtes apocalyptiques, qui n'ignorent pas ce qu'elles
font. Ce sont des chocs de passions, d'irréconciliabilités et d'ambitions, à travers
les hurlements d'un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont personne ne
peut, même approximativement, sonder les écueils et les bas-fonds.
26 Mais, ils ne m'en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on peut s'en
empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les souffrances d'une splendeur non
équilibrée, c'est prouver, ô moribonds des maremmes perverses! moins de résistance et
de courage, encore. Avec ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans
mes foyers déserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir à mes côtés, enveloppé du
manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme un meuble de
rebut, je t'ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux cordes de scorpions. Si tu
souhaites que je sois persuadé que tu as oublié, en revenant chez moi, les chagrins que,
sous l'indice des repentirs, je t'ai causé autrefois, crebleu, ramène alors avec toi,
cortège sublime, - soutenez-moi, je m'évanouis! - les vertus offensées, et leurs
impérissables redressements.
27 Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans
les artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales,
brevetées sans garantie d'un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des
Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres
poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le suicide
de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les
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